Sculptures de Germaine Richier/Alberto Giacometti/ Henri Matisse
Antibes & Fondation Maeght St Paul de Vence / Photos d'été 2000 Mth P (c)
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Chère Ingrid Betancourt,
En « couchant votre âme sur le papier », vous avez donné une fabuleuse preuve de vie qui m’a fait penser à Colette, et que je paraphraserai ainsi : « Cette femme était donc en acier ? Non, elle est “en femme” et “ en mère ”, simplement ».
« Chaque jour, il me reste moins de moi », écrivez-vous : mais la pudeur de votre souffrance n’en révèle pas moins et la vulnérabilité de votre courage , et la délicatesse de votre sens politique.
La justesse de vos mots font partager à chacun, à chacune « cette vie qui n’est plus une vie », puisque la liberté élémentaire d’être se trouve réduite à la terrible épreuve de « demeurer, au moins, libre de désir ». Dans cette nouvelle variante des camps de concentration qu’est la « jungle », n’avoir envie de rien n’est pas obligatoirement une dépression, mais peut-être une façon de dire « non » à tout ce qui fait mourir le sens de la vie. Comment faire autrement, quand vous êtes seule femme au milieu d’hommes prisonniers depuis huit à dix ans déjà, dans un « groupe humain très difficile », « c’est un problème » : vous n’en direz pas plus, chacun saura lire entre les lignes.
Pourtant, au fond de cet « enfer », votre non vie dans le « gaspillage lugubre du temps » arrêté trouve à s’appuyer sur une puissance « vitale, transcendante, indispensable » : celle des mots, Mots retenus en soi : « Je parle le moins possible pour éviter les problèmes ». Mots guettés dans les trois messages hebdomadaires de vos trois enfants ». Mots de la Bible, votre « unique luxe » le dictionnaire encyclopédique vous est refusé. Mots pour « maintenir vive la curiosité intellectuelle ».
Est-ce parce que celle que vous êtes mêle l’engagement politique au plus intime de soi ? Est-ce parce que la solidarité des vôtres ne s’est jamais démentie ? Est-ce parce que la forte mobilisation qui a suivi ne cesse de croître ? Votre destin singulier est en train de devenir un révélateur universel sans précédent de cette nouvelle version du mal radical qu’est la « prise d’otage », broyant la féminité, l’humanité, le sens du temps. Mais qui donc s’arroge le droit de séquestrer une vie ? Qu’est-ce que cette « jungle épaisse », inventée par la complicité aussi toxique qu’inavouable d’une idéologie totalitaire par-ci, d’une religion intégriste par –là, des narcotrafiquants omniprésents, de l’impuissance des démocraties trop « softs », et qui ravage en coulisse le spectacle globalisé ?
D’autres ont vécu cet enfer, et des femmes parmi eux, Mais vous parvenez , chère Ingrid Betancourt, à installer ces questions du nihilisme moderne aujourd’hui insolubles, dans tous les cœurs : de quoi gêner un peu les agendas des politiques. Et pour toute réponse, tout compte fait, de l’amour maternel , Mamita, votre « cordon ombilical avec la vie », la douleur de la mort de votre père, la confiance de votre sœur, mais surtout les enfants, leurs anniversaires, leurs prénoms, leurs yeux, leurs avenirs… Là s’enracine votre irrésistible, votre contagieux besoin de croire, qui faiblit mais ne cède pas . Cheveux arrachés par poignées, cou bloqué, privée du confort le plus élémentaire, vous êtes encore et toujours une femme politique qui croit à l’ « engagement », à la « capacité de mobilisation du peuple français », à la « solidarité de tout le continent ». Bien sûr, vous n’êtes pas dupe, tout cela relève du « miracle », mais quand même… Votre transcendance est faite de mots et d’espoir politique.
Puisse cette preuve de vie et notre solidarité, qu’elle démultiplie, rendre la volonté politique, en France et dans le monde, plus efficace dans la lutte contre cette nouvelle barbarie, sur laquelle vous ouvrez les yeux du monde si délicatement, si vigoureusement.
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Julia KRISTEVA
( Lettre publiée dans la Revue ELLE et représentée ici, avec la permission écrite de l’auteur)
POUR NE PAS ARCHIVER L’IGNOMINIE ET POUR ALERTER ENCORE ET ENCORE …
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